Jihane Chouaib

jihane film

photo: Olivier Kervern

Jihane Chouaib est née à Beyrouth, juste avant le début de la guerre civile. Elle passe son enfance au Mexique. A l’adolescence, elle arrive en France, où elle étudie la philosophie et le théâtre. Elle réalise plusieurs court-métrages parmi lesquels le très remarqué Sous mon lit, montré à la Semaine de la Critique à Cannes (prix du meilleur court métrage de l’année décerné par le Syndicat de la Critique, Lutin de la meilleure comédienne...). Elle développe actuellement "Mon souffle", son premier long-métrage de fiction.

 

Questions à la réalisatrice Jihane Chouaib :

 

La question de l’exil, du retour, des racines t’accompagne depuis un bon moment. Comment a évolué ta pensée durant les années ?

J’avais trois ans lorsque j’ai quitté le Liban. Nous fuyions la guerre. Comme un grand nombre d'êtres humains aujourd'hui, l'endroit où je vis n'est pas celui où je suis née. J'ai un parcours d'exil, d'émigration, sur plusieurs pays. Alors, d'aussi loin que je me souvienne, je suis obligée de me demander qui je suis, de quoi je suis faite. Je suis tenue de questionner mon identité. Je ne veux pas – et ne peux pas - me définir comme faisant partie d'une communauté : Libanaise, ou Française, ou Mexicaine...

Pourtant, quelque part au fond de moi, il y a un lieu que je rêve et que j’appelle : “Liban, mon pays”.

Que reste-t-il de l’origine lorsqu’on a vécu toute sa vie ailleurs - dans un autre pays, dans une autre langue ? Comment retourner dans un pays qui a changé en notre absence ? (ou qui n’est pas ce que la famille nous en avait raconté ?) Et lorsque l’on se sent étranger même dans son pays d’origine, peut-on encore s’en réclamer ?

Ce film est né d’une conviction profonde : cette coupure, cette torsion spatiale et temporelle que vivent les Libanais de l’étranger confrontés à leur pays d’origine, rejoint une expérience intérieure que tout le monde peut ressentir. Cet exil-là, le nôtre, est simplement une forme plus extérieure et plus aiguë d’une perturbation identitaire qui concerne chacun. Ainsi, en explorant une possibilité d’identité libanaise qui ne serait plus liée à la terre, à la langue ou à la religion, on pourrait trouver une manière de repenser autrement la notion d’identité, une manière de la libérer.

En sillonnant le Liban avec d’autres exilés en quête de leurs origines, je tente de me ressaisir de nos « pays rêvés », nos territoires intérieurs, nos sensations enfouies, les mythes qui nous fondent. Je cherche à comprendre comment nous nous construisons une identité, comment nous l'imaginons, et comment, peut-être, nous allons jusqu'à la ré-inventer.

 

Dans le film, tu nous dis que le déclic du film a été une phrase de Wajdi Mouawad. Peux-tu nous parler de cet instant décisif ?

Lire Wajdi, c'était l'impression, pour la première fois, que quelqu'un parlait pour nous avec exactement les mots qu'il fallait pour le dire. Cet exil-là. Cette guerre-là. Cette génération. Des mutants. Je n'étais pas seule. Nous existions.

« L'enfance, comme un couteau planté dans la gorge. » Cette phrase n'a pas été le déclic du film mais un déclic personnel. C'était pour moi une manière de dire « la guerre en nous », la guerre de notre enfance continue à vivre en nous, à nous constituer. Nous qui n'avons pas vécu, comme les autres Libanais, toute une vie sous les bombes, et qui du coup n'avons pas vraiment le droit de nous dire Libanais, nous avons quand même cette guerre en nous. Nous les adultes, nous co-existons quand même avec cet enfant souffrant en nous.

A partir de là, une question n'a cessé de se poser pour moi et de me guider dans la réalisation de ce film : qu'est-ce que c'est cette part d'enfance, à la fois douceur et massacre, âge d'or et cauchemar ? Est-ce que c'est ça notre identité, ce paradoxe ?

 

Combien de temps a pris la préparation et la réalisation du film ?

En quelque sorte je préparais ce film sans le savoir depuis mon voyage au Liban après les accords de Taëf en 91. J'étais adolescente et j'avais apporté avec moi une caméra amateur. Peut-être pour me constituer les films de famille que je n'avais jamais eus. Peut-être pour garder trace des destructions. Je n'arrivais pas à tenir cette caméra, elle ne cessait de trembler, de se déconcentrer, de baisser les yeux. J'étais tellement submergée d'émotions que je ne pouvais poser mon cadre nulle part.

J'ai commencé à écrire Pays Rêvé en 2006. Le retour de la guerre avait détruit en moi l'envie de fiction. A chacun de mes retours, j'ai tourné des petites choses, des sensations fugitives – j'explorais de quoi serait fait le film, je tentais de mettre le doigt sur cette idée de pays imaginaire, de pays intérieur. En 2008, j'ai préparé les trajets des personnages, j'ai commencé à définir des méthodes et une esthétique. J'ai tourné la majeure partie du film entre 2009 et 2010.

 

Le film se déroule comme un voyage à la fois intérieur et géographique. Comment se sont dessinés l’écriture ou le montage du film ?

Depuis le début de l'écriture, mon pari a été de partir en quête d'un pays imaginaire en sillonnant le Liban. J'ai proposé aux trois personnages qui font physiquement le voyage avec moi de partir à la recherche de lieux qui étaient importants pour eux, dans la constitution de leur identité, de leur pays intime. Ces lieux devaient agir comme des portes vers l'imaginaire.

A côté des tournages en équipe, au Liban et en France, j'ai accumulé une matière très diverse. Je tournais seule, au fil des années, des plans hétéroclites, papiers, fruits, fenêtres, matières, cartes... j'étais guidée par l'image d'une mosaïque. J'étais surtout à la recherche de quelque chose qui me semblait à peu près indicible et invisible, une sensation qui s’appellerait Liban.

Au montage, avec Emmanuelle Pencalet, nous avons reconstruit les itinéraires géographiques des personnages en croisant d'autres lignes, plus intérieures. Il était important pour nous de faire ressentir, presque physiquement, l'état de perturbation et de sensibilité dans lequel peut nous plonger un voyage de retour. La présence immobile de Wajdi Mouawad à l'extérieur a enrichi ce sentiment en permettant de ressentir l'exil, l'éloignement, la frontière. Le trajet du film peut également se lire comme retraçant une chronologie de vie (l'enfance, l'adolescence, l'âge adulte) ou comme circulant à travers des thématiques (l'exil, la mémoire, les communautés, la guerre...), et des sensations (sentiment d'étrangeté, reconnaissance intuitive...). Et nous avons tissé tout un entrelacs d'associations, d'échos, parfois souterrain d'une parole à l'autre, d'une image à l'autre – qui raconte vraiment le film, qui en fait une expérience sensible.

 

Peux-tu nous parler de ton équipe et comment vous avez préparé le film ?

Il était important pour moi que le tournage au Liban se fasse avec une équipe libanaise.

J'ai beaucoup préparé seule, tourné seule aussi, des fragments intimes. Puis Josef Kaluf m'a rejoint. Il avait été délégué par Orjouane pour gérer le tournage et il s'est dépensé dans compter. Avec l'équipe de tournage proprement dite, les techniciens, nous avons assez peu préparé, nous avons vécu les choses comme un road-movie, improvisant sans cesse. Le chef opérateur, Sarmad Louis, a été une rencontre importante. J'aime beaucoup son travail et nous nous sommes très bien compris dans l'élaboration d'images qui cherchaient à faire ressentir l'imaginaire des personnages. Emmanuel Zouki, l'ingénieur du son, et Wajdi Elian, l'assistant image qui a également cadré certaines séquences, ont apporté, au-delà de leur compétence, un rapport personnel au sujet lié à leurs histoires familiales métissées.

Le tournage de 2009 s’est déroulé sur une période particulière, à l’ambiance sécuritaire électrique, qui rendait très difficile d'obtenir des autorisations de tournage : élections législatives, découverte d’un réseau d’espionnage, manœuvres israéliennes à la frontière. Ces évènements sont présents à travers la multitude bigarrée et anarchique des affiches et des drapeaux, les bulletins radio, l’activité de journaliste de Katia à la fête de la Libération organisée par le Hezbollah... Mais le film ne devait pas se laisser entrainer par cette actualité, il devait parvenir à être en quelque sorte inactuel, puisqu'il explore l'imaginaire des personnages, et à travers eux, à la fois le Liban d'autres époques, et le Liban réinventé par l'exil.

 

Qu’aimerais-tu faire ressentir ou faire comprendre au spectateur ?

Mon Liban, c'est ce film. Il n'existe pas et il existe quand même – parce qu'il se partage.

Mais Pays rêvé n'est pas un film sur le Liban.

Notre exil, c'est l'exil de tout être humain qui est obligé d'abandonner le monde de son enfance, même lorsqu'il reste au même endroit. On est tous obligés d'abandonner cette part de nous-mêmes, pour grandir, ou simplement pour survivre. Et en même temps, ce monde imaginaire est à nous, il nous fonde, nous nourrit, nous avons le droit de le revendiquer. L'explorer, le travailler, jouer avec, même, le réinventer - ça apporte une forme de liberté.

Comme personne, j'aimerais que ce film questionne le rapport de ceux qui le verront à leur propre identité, à leur propre pays rêvé.

Comme réalisatrice, j'aimerais que ce film soit vécu comme un voyage intérieur et permette de toucher une sensation particulière, entre douceur et massacre.


Tu as abordé la fiction grâce à tes courts métrages qui ont été primés et remarqués. Penses-tu un jour réaliser une fiction en long métrage ? Si oui, quel en serait le sujet ?

Après le tournage principal de Pays rêvé, j'ai commencé à écrire le long-métrage de fiction que je rêvais de faire avant 2006. Il se tournera au Liban et il explore en quelque sorte le même domaine que ce documentaire – mais d'une manière tout à fait autre.

 

CONTACTS

 

ATTACHÉS     

 DE

 PRESSE

 

PROGRAMMATION

 

DISTRIBUTION

François Vila

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

T: 01 53 40 89 97

                  

Zeina Toutounji

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

T: 06 22 30 12 96

                  

 

Jean-Jacques Rue

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

T: 06 16 55 28 57

 

                   

 

ISKRA

Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

T: 01 41 24 02 20

 

 

Copyright © 2012 ISKRA - Fanny Dollé-Labbé
Vidéo de Poche - Antonin Delboy

Powered by Warp Theme Framework