Les Personnages

Extrait de l'interview de la réalisatrice Jihane Chouaib

A quel moment as-tu structuré le film afin de mettre en parallèle les 4 personnages ?

Les quatre personnes à qui je propose l’aventure sont comme mes doubles. « Libanais de l’étranger », ils appartiennent à la même génération, celle dont l’enfance a été rythmée par la guerre civile. Ils ont appris leur pays en regardant cette guerre à la télévision, dans d’autres pays. De prime abord, leur identité semble surtout constituée par l’exil et non par le Liban.

Patric est né en Autriche, a étudié à Bruxelles et vit à Paris. Katia a grandi au Canada, elle a travaillé dans le Moyen-Orient, s'est posée un temps au Liban puis s'est finalement installée à Paris. Wajdi est passé de Beyrouth à Paris puis à Montréal avant de devenir intégralement nomade. Nada a vécu au Mexique, en France, au Gabon, en Italie... et maintenant à Jerez de la Frontera. Ils sont largement influencés par les images et les symboles produits dans leurs pays d’adoption. Qu’ont-ils en commun, à part un sentiment de coupure au centre de leur être, un désir de retrouver leur identité déviée ?

Chacun à sa manière, ils mettent la question de l’identité non seulement au centre de leur vie, mais au centre de leur travail, comme artistes. Ils ne se conforment pas à une identité préétablie, communautaire. Leurs parcours sont singuliers, leurs particularités intensément assumées. Ils se questionnent, ils cherchent. Chacun d’entre eux considère ce voyage au Liban comme un moment charnière dans sa propre quête identitaire, une manière de chercher à comprendre la place de leur pays en eux.

Chacun porte avec lui son histoire, son enfance, sa famille, son intimité… Mais leur subjectivité est aussi en lien avec des mondes plus collectifs. Les formules magiques de Wajdi ouvrent sur la matrice de la Méditerranée antique, l’imagerie de Patric convoque l’univers doré des années 60, les histoires de Katia plongent dans la noire fascination de la guerre. Le corps de Nada propose une lecture plus sensuelle, à la recherche d’une part d’Orient restée silencieuse.

Dès le début, ce qui m'intéressait dans le projet de ce film, c'était la multiplicité des points de vue, des imaginaires. Ils sont quatre, avec moi cinq. Ou un seul. J'assume leurs positions face au « pays rêvé » comme des possibilités d'être, différentes parts de moi-même. Leurs parcours sont comme différents mouvements ou moments, du rapport à soi, à son héritage, à sa propre identité. En ce sens, leurs regards peuvent être partagés par chacun et tous. Parce qu'elle est tout à fait intime, je sens que leur parole peut être universelle.

 

Parmi ces quatre personnes, il y a Wajdi Mouawad. Que représente-t-il pour toi ? Quel a été le cheminement pour que tu l’intègres au film ?

Pour moi, Wajdi est comme un frère d’âme, je me reconnais profondément dans son imaginaire, parfois au détail près. A travers des pièces comme Littoral, Incendies ou Seul(s), il a donné une voix, des mots, un corps agissant, à toute la génération errante et muette des exilés de la guerre. Et finalement, cette fracture intime qu’il met en scène appartient à tout le monde, résonne au-delà des exilés, convoquant tout simplement la difficulté de grandir, d’être soi et de se situer dans le monde…

Pendant plusieurs années, nous avons préparé ensemble sa venue au Liban, des itinéraires, des missions, des lieux... Pour finir, l'année où j'ai enfin pu déclencher le tournage, Wajdi ne pouvait pas venir au Liban. Il préparait le Festival d’Avignon, dont il était l’artiste associé, et où il présentait quatre pièces. Mais au-delà de ces circonstances ponctuelles, Wajdi m’avait confié qu’il s’était mis à craindre le retour que je lui proposais. En exil, le Liban avait fini par devenir pour lui un espace poétique plus que géographique. Et il se demandait si la réunion des deux espaces, la mise en œuvre de son Liban imaginaire dans les frontières physiques du Liban d’aujourd’hui, n’allait pas mettre en danger son monde intérieur, et même sa capacité de dire « je », de préserver son identité. Risque énorme, non seulement pour un artiste, mais tout simplement pour un être humain.

 

L’exil est aussi qui est au cœur de l’œuvre de Wajdi Mouawad. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

J'ai filmé Wajdi à l'aéroport de Roissy Charles de Gaulle, dans une chambre d'hôtel. Un lieu de passage, de transit, qui constitue le seul point fixe du film et son contrepoint « de l'extérieur ». Wajdi est un homme de mots, qui les cherche, les précise, les peaufine, qui s’en sert pour créer des images. Ses images « verbales » se confrontent aux images « visuelles » que j’ai filmées pour lui au Liban, comme aux images que les trois autres personnages m’ont mené à filmer. Pour moi, ce choix renforce encore la part de l’imaginaire dans le film. Plus radicalement que les autres, le voyage de Wajdi est intérieur, voyage dans le temps, dans le souvenir comme dans l'Histoire, voyage dans un rêve de pays.

 

Intégrer ta sœur Nada (qui est danseuse) peut paraître naturel mais était-ce simple d’obtenir son témoignage ?

En fait, j'ai beaucoup hésité à demander à ma sœur de participer au film. C'est une personne très pudique (et moi aussi).

Comme j'étais sûre que les mots de Wajdi devaient trouver leur place dans le film, j'étais sûre que le corps de Nada devait y être aussi. Ce corps et ces gestes de danseuse orientale qui marquaient un rapport aux origines si différent du mien. Si mon territoire intime est principalement fait d'images et de sons, le sien passe par la musique et le mouvement. Cette différence m'intéressait d'autant plus que notre parcours d'exil est le même. Comment, strictement à partir des mêmes bases, nous avons rêvé différemment notre pays et pris des chemins différents pour nous en rapprocher.

Ayant perdu sa langue maternelle, et même provisoirement l'usage de la parole pendant l'enfance, Nada dit qu'elle s'exprime plus par le corps que par les mots. Cette manière d'être au monde me permettait une autre porte d'entrée, plus sensitive, pour aborder le rapport à l'identité.

Et finalement, Nada s'est prêtée au jeu de la parole et l'a fait avec une sincérité qui m'a émue, qui a défini le niveau d'intériorité que le film exigeait, et m'a poussée à explorer plus précisément mon propre chemin et à oser devenir moi-même un personnage du film. C'était finalement pour moi la manière la plus juste d'assumer avec elles les propos des personnes que j'ai entraînées dans cette aventure.

 

Comment as-tu rencontré Patric Chiha ?

J'ai rencontré Patric dans un café de Clermont-Ferrand. Il s'est assis à ma table parce que je lui rappelais une personne de sa famille austro-hongroise. En le regardant, je me demandais d'où il était - sans doute un pays arabe, peut-être même le Liban - jusqu'à ce qu'il parle et révèle son accent autrichien. Soudain il est devenu une autre personne. Et quand j'ai appris qu'il avait en effet des origines libanaises, il est devenu encore quelqu'un d'autre à mes yeux.

En Août 2005, Patric est retourné au Liban pour la première fois depuis le début des années 80. Il a logé chez mes parents et je pensais lui servir de guide. Pourtant, c’est lui qui finissait par me guider : en me mettant à l’écoute de sa manière de réagir, en accompagnant un ami qui semblait marcher au milieu d’un rêve, je découvrais un autre pays que celui que je croyais connaître. Cette expérience a été importante dans la genèse du projet. Elle a confirmé mon envie d'un voyage à plusieurs, elle m'en a donné un avant-goût concret qui m'a guidée dans l'écriture.

 

Katia Jarjoura ?

J'ai rencontré Katia à Beyrouth, dans une salle de cinéma. Elle m'a tout de suite invitée chez elle, où des gens de toutes nationalités se retrouvaient, des expatriés, pour la plupart journalistes, reporters de guerre. J'ai alors appris que cette belle fille à l'allure de brindille revenait d'Irak où elle avait tourné son documentaire L'Appel de Kerbala en prenant des risques inouïs.

Je trouvais Katia inspirante comme un personnage de roman. Mais surtout, je m'identifiais profondément à ce rapport imaginaire déchirant qu'elle avait entretenu toute sa vie avec la guerre qu'elle n'avait pas vécue, la guerre de notre enfance, la guerre civile libanaise.

Contrairement à moi, et aux autres personnages du film, Katia a tenté de retrouver ses racines « sur le terrain », en s'installant au Liban, en travaillant au Moyen-Orient. Ce « retour » était très volontaire et ne s'était pas fait dans la facilité. Alors que sa famille est chrétienne du Nord, Katia a décidé d'aborder le Liban par le Sud, juste après le retrait israélien du début des années 2000, et elle a formé ses premiers liens avec des militants et sympathisants du Hezbollah qui lui avaient appris les premiers rudiments d'arabe.

J'ai voulu comprendre ses choix. Comprendre aussi comment, après dix ans au Liban, après avoir vécu la guerre de 2006 sous les bombes avec les autres, elle était toujours étrangère... - et pourtant Libanaise.

 

Copyright © 2012 ISKRA - Fanny Dollé-Labbé
Vidéo de Poche - Antonin Delboy

Powered by Warp Theme Framework